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Pourquoi tant de personnes qui parlent d'innovation sont-elles aussi conservatrices ?

On nous parle sans cesse d'innovation, de transformation et de nouvelles technologies. Mais dès qu'il s'agit de faire évoluer les mentalités ou notre manière de vivre ensemble, l'enthousiasme retombe. Et si le véritable progrès ne se mesurait pas seulement à nos avancées technologiques ?

Portrait de Gabriel Dots – MonWebSurMesure

Il y a quelque chose qui m'étonne toujours dans les discours sur l'innovation, particulièrement sur les réseaux professionnels comme LinkedIn. On y croise des personnes passionnées par les nouvelles technologies, convaincues qu'il faut sans cesse se réinventer, changer nos habitudes et regarder vers l'avenir.

L'intelligence artificielle va révolutionner nos métiers. La transformation numérique est indispensable. Il faut sortir de sa zone de confort, abandonner les vieilles méthodes, accepter le changement.

Jusque-là, pourquoi pas !

Mais il suffit parfois de quitter le terrain de la technologie pour découvrir que cet enthousiasme pour le changement a ses limites. Dès qu'il est question de faire évoluer les mentalités, les rapports sociaux, notre relation aux animaux, à la nature ou notre manière de vivre ensemble, le discours devient nettement moins enthousiaste.

Comme si le progrès était formidable pour les machines, mais beaucoup moins pour les idées.

Une innovation qui ne remet surtout rien en question

On veut bien révolutionner le monde du travail grâce à l'intelligence artificielle. Automatiser les tâches, gagner du temps, augmenter la productivité. Mais se demander si ce temps gagné pourrait permettre de travailler moins, de vivre autrement ou de mieux partager les richesses produites ? Voilà qui devient soudainement beaucoup plus compliqué.

On veut bien inventer des outils toujours plus performants pour produire davantage, plus rapidement et à moindre coût. Mais remettre en question notre besoin de produire et de consommer toujours plus ? Beaucoup moins.

On parle de transformation, de rupture, de révolution même. Pourtant, ce qui doit changer, ce sont presque toujours les outils, rarement les objectifs.

L'innovation sert alors à faire fonctionner plus efficacement un modèle existant, sans nécessairement se demander si ce modèle mérite lui aussi d'évoluer.

Et c'est peut-être là toute la contradiction.

À quoi bon inventer le monde de demain si c'est pour y reproduire les habitudes d'hier ?

Le progrès ne se limite pas à la technologie

Il serait évidemment absurde d'opposer innovation technologique et progrès social. Les deux peuvent parfaitement avancer ensemble et même se renforcer.

Mais encore faut-il accepter que le progrès ne soit pas uniquement une affaire de logiciels, de machines ou de performances économiques.

Faire évoluer notre regard sur les différences, remettre en question certaines inégalités, repenser notre rapport au vivant, accorder davantage de place à la solidarité ou au respect de notre environnement, ce sont aussi des formes de progrès.

Et elles ne nécessitent pas toujours une nouvelle application ou un nouvel algorithme.

Elles demandent parfois quelque chose de bien plus difficile : accepter de remettre en question ses propres convictions.

C'est d'ailleurs assez amusant de voir certaines personnes défendre avec enthousiasme les technologies les plus futuristes tout en regrettant, dans le même temps, une société d'autrefois largement idéalisée.

On peut donc être passionné par les technologies du XXIe siècle et défendre des idées héritées du siècle précédent.

Ce n'est pas nécessairement contradictoire sur tous les sujets, mais cela mérite au moins qu'on s'interroge sur ce que l'on entend réellement par innovation.

Et si nous commencions par mettre à jour nos mentalités ?

Je travaille moi-même dans le numérique. J'aime les nouvelles technologies, les possibilités qu'elles offrent et les solutions qu'elles permettent d'imaginer. La curiosité fait même partie de ce qui me plaît le plus dans mon métier.

Mais je ne crois pas que toute nouveauté soit automatiquement un progrès.

Une technologie peut être remarquable sans améliorer réellement notre existence. Elle peut nous faire gagner du temps sans nous permettre d'en profiter. Elle peut nous rapprocher techniquement tout en nous éloignant humainement. Elle peut aussi nous aider à produire davantage sans nous rendre plus heureux.

La question n'est donc pas seulement de savoir ce que nous sommes capables d'inventer, mais ce que nous voulons faire de ces inventions et dans quelle société nous souhaitons vivre.

Cela suppose de regarder au-delà des performances, des parts de marché et des gains de productivité. De s'intéresser aussi aux conséquences de nos choix sur les autres, sur les animaux et sur l'ensemble du vivant.

Et surtout, de comprendre que le changement ne peut pas être une exigence permanente pour les technologies et devenir une menace dès qu'il concerne nos habitudes ou nos certitudes.

Finalement, je me demande si notre société a réellement besoin de toujours plus d'innovations ou si elle aurait surtout besoin d'apprendre à mieux utiliser celles dont elle dispose déjà.

Parce qu'avant de vouloir mettre de l'intelligence artificielle partout, on pourrait peut-être commencer par mettre un peu plus d'intelligence dans nos choix collectifs.

Et pour certaines mentalités, une bonne mise à jour ne serait franchement pas du luxe !

À retenir

L'innovation technologique n'est pas forcément synonyme de progrès social. On peut défendre les technologies les plus modernes tout en restant attaché à des idées et des habitudes anciennes.

Innover, ce n'est pas seulement faire mieux, plus vite ou produire davantage. C'est aussi se demander pourquoi nous le faisons, pour qui et avec quelles conséquences sur notre société et sur le vivant.

Le véritable progrès demande aussi de faire évoluer nos mentalités. Avant de vouloir révolutionner le monde avec de nouvelles technologies, il serait peut-être temps de nous interroger sur le monde que nous souhaitons construire.