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Quand le progrès technologique menace les médias, pourquoi s'indigne-t-on davantage ?

L'intelligence artificielle bouleverse le modèle économique de la presse et suscite de nombreuses inquiétudes. Mais pourquoi les transformations technologiques semblent-elles plus préoccupantes lorsqu'elles touchent les métiers de l'information que lorsqu'elles remplacent des emplois dans l'industrie ou les services ?

Portrait de Gabriel Dots – MonWebSurMesure

Quand l'innovation menace les métiers de l'information

L'intelligence artificielle bouleverse aujourd'hui le monde de la presse. Avec les réponses directement générées par les moteurs de recherche, les internautes peuvent obtenir des informations sans même consulter les sites qui les ont produites.

Pour les médias dépendants du trafic et de la publicité, les conséquences peuvent être importantes : moins de visites, moins de revenus et un financement du journalisme fragilisé.

Cette situation mérite évidemment qu'on s'en préoccupe. Mais l'indignation qu'elle suscite m'interpelle.

Quand les robots ont commencé à remplacer les personnes travaillant dans les usines, quand les caisses automatiques se sont multipliées dans les supermarchés, quand les guichets bancaires et les péages ont été automatisés, avons-nous manifesté la même inquiétude ?

Ces transformations ont aussi suscité des résistances, mais elles ont souvent été présentées comme des évolutions inévitables au nom de la modernisation et de la productivité.

Pourquoi le progrès technologique serait-il plus difficile à accepter lorsqu'il menace les métiers dits « intellectuels » ?

Des médias devenus trop dépendants des plateformes ?

Il ne s'agit évidemment pas de se réjouir des difficultés de la presse. Une information libre et indépendante reste indispensable au fonctionnement démocratique.

Mais cette crise pose aussi une question sur les choix économiques effectués depuis des années.

En cherchant à attirer toujours davantage de visites grâce au référencement naturel, de nombreux médias ont construit une partie de leur modèle autour de Google et des revenus publicitaires.

Le problème, c'est qu'en confiant à ces plateformes une part importante de l'accès à leur public, ils ont aussi accepté d'en devenir dépendants.

Avec l'intelligence artificielle, cette dépendance prend une nouvelle dimension : les plateformes peuvent désormais proposer des réponses élaborées à partir de contenus journalistiques, sans nécessairement générer de visites vers leurs sources.

Mais plutôt que de chercher uniquement à récupérer les clics perdus, ne faudrait-il pas réfléchir à une autre manière de financer l'information ?

Retrouver un public plutôt que courir après les clics

La véritable richesse d'un média ne devrait pas être son positionnement sur Google, mais la qualité de son travail éditorial et la relation qu'il entretient avec son lectorat.

Des enquêtes originales, des sujets peu traités, des analyses qui interrogent les pouvoirs politiques comme économiques : voilà ce qui peut donner envie de consulter directement un média.

À l'inverse, multiplier les articles reprenant les mêmes informations, souvent sous les mêmes angles, rend difficile la justification d'un abonnement.

Pourquoi ne pas privilégier davantage des abonnements accessibles, même à quelques euros, avec des contenus réservés aux personnes qui soutiennent financièrement le média ?

Certains médias indépendants explorent déjà cette voie. Elle ne constitue pas une solution universelle, mais elle montre qu'il est possible de chercher une relation plus directe avec son public.

Car l'enjeu n'est peut-être pas de retrouver les visites perdues sur Google, mais de retrouver des personnes prêtes à soutenir une information qui apporte une véritable valeur ajoutée.

Et surtout, cette crise devrait nous inviter à poser une question plus générale : pourquoi acceptons-nous si facilement que la technologie bouleverse certains métiers, mais beaucoup moins lorsqu'elle touche celles et ceux qui produisent l'information ?

Le progrès ne devrait-il pas être questionné avec la même exigence, quel que soit le métier concerné ?

À retenir

L'intelligence artificielle fragilise le modèle économique des médias en permettant aux moteurs de recherche de répondre directement aux internautes, sans nécessairement les orienter vers les sources journalistiques.

Cette situation interroge notre rapport au progrès technologique : pourquoi certaines transformations de l'emploi semblent-elles plus acceptables que d'autres ?

Pour retrouver leur indépendance économique, les médias gagneraient à réduire leur dépendance aux plateformes, à développer une relation directe avec leur public et à proposer des abonnements accessibles.

La différence se fera aussi sur la valeur ajoutée éditoriale : enquêtes, sujets originaux, analyses indépendantes et journalisme capable de questionner tous les pouvoirs.

Plutôt que de courir après les clics, l'enjeu est de construire une relation durable avec le lectorat, fondée sur la confiance et la qualité de l'information.